Clone ou Colon
Exposition pour la Nocturne de la Rive Droite
6 au 30 juin
L’exposition: «Esthétique du divers: colonialisme et clonage» marque le retour de la maison Henriot sur la scène artistique. Un homme peut-il en dominer un autre ? Peut-il dominer la nature elle-même ? Prométhée n’est-il réellement qu’un personnage de mythe ? Telles sont les questions anciennes et toujours d’actualités que posent les bustes en céramique d’Anna Quinquaud et de Loïc Bodin.
Elles sont deux, l’une noire et l’autre blanche, comme les pièces d’un échiquier. Ce sont, de prime abord, forcément des pions, stylisés certes ; car leur destin paraît inéluctablement décidé par d’autres. De l’esclave au sauvage, de la soumission à l’expérimentation, de la colonisée à la clonée, de l’Africaine rendue servile à l’animal engendré sur commande, aucune de ces deux créatures ne peut se déclarer autonome, indépendante, insoumise.Les maîtres du jeu ne sont d’ailleurs ni Anna Quinquaud, ni Loïc Bodin, mais bel et bien les rouages d’une société de domination.
Regardons-les en respectant la chronologie. La Femme du Fouta-Djalon – cette vaste région charnière et toujours troublante de l’actuelle Guinée Conakry – a été conçue en écho à la première exposition coloniale qui s’est tenue à Vincennes, en 1931. Les peuples des colonies y ont été exhibés, tandis que, au même moment, Pierre Vérité installait sa célèbre galerie d’«art primitif» dans ses locaux d’aujourd’hui, et qu’ont fréquenté notamment tous les Montparnos. L’art tribal comme les colonisés sont à la mode et forcent la porte des ateliers d’artistes. Les uns s’abreuvent au primitivisme, les autres à l’africanisme. Ce buste d’une femme noire sans nom, parée de bijoux, sera reproduit en couverture du numéro spécial que L’Illustration consacre à l’Exposition coloniale.
Pourtant, Anna Qu
inquaud n’a rien d’une négrière des temps modernes. Elle a déjà parcouru l’Afrique, en 1925, pour remonter le cours du Niger, alors que son séjour à la Villa Médicis et son Prix de Rome lui permettaient une toute autre carrière. Et, en 1930, c’est au Fouta-Djalon qu’on la retrouve, «s’emparant» de la beauté des femmes et des enfants.L’œuvre de Quinquaud est marquée, à la lire, par le respect, l’admiration, pour cette splendeur quasi-antique à demi nostalgique. Paradoxalement, pour nos yeux contemporains, Anna acceptera d’orner le pavillon de l’Afrique Occidentale Française de nombre de ses sculptures.
Voyageuse infatigable, artiste entre deux mondes, elle cautionne d’une main l’exposition, et, de l’autre, transforme cette femme du Fouta-Djalon apparemment résignée en un être inasservi, libéré de la domination par sa grâce.
Loïc Bodin extirpe lui aussi Dolly de son socle – d’où son torse et ses bras semblent immerger – et donne naissance à une autre créature sous contraintes. Il la clone à son tour en une série de céramiques. Sa statuaire se démultiplie ainsi, devenant insaisissable. L’anthropozoomorphie de Dolly bascule la féminité vers un genre indéterminé, créé par les scientifiques mais affranchi d’une identité classique. Là encore, l’altérité du modèle, le traitement singulier, tout tend à extirper cette pièce du jeu d’une catégorie trop lisible.
De Quinquaud à Bodin, du Fouta-Djalon au laboratoire, unis par la patte de la Maison Henriot, le sujet et l’artiste ont renversé les forces en présence : la passivité d’origine fera de ces sculptures de redoutables interrogatrices de leurs contemplateurs et du monde qui les entoure.
Emmanuel Pierrat
Avocat et écrivain



